lundi 13 juillet 2020

Alice de Chambrier - Pourquoi mourrir

La fourmi demanda quelque soir à la rose;
« Pourquoi faut-il mourir? » La belle fleur frémit:
« Je ne le sais, fourmi, lui dit-elle et je n'ose
Songer à cet instant où tout sombre et finit.
Va demander au chêne; il te dira peut-être
Pourquoi, s'il faut mourir, il faut quand même naître. »
La fourmi s'en alla vers le chêne géant:
« On doit savoir beaucoup, chêne, quand on est grand,
Dit-elle; réponds-moi: pourquoi faut-il mourir?
Il serait si beau d'être et de ne point finir! »
Mais l'arbre tristement branla sa haute cime:
« Comment saurais-je ça, fourmi, pauvre être infime
Que je suis? Va plus haut, arrête le nuage;
Peut-être qu'il pourra t'en dire davantage. »
La fourmi s'en alla: « O nuage, dis-moi,
Tu dois bien en savoir la raison, dis, pourquoi
Devons-nous tous mourir et quitter cette terre?
Exister est si doux; mourir est chose amère! »
Le nuage pleura: « Va demander plus haut
Pourquoi nous devons tous disparaître si tôt;
Je ne fais que passer..., la lune dans la nue
Peut-être le saura; ce soir, à sa venue,
Va la questionner. » Quand l'astre de la nuit
Sur la terre jeta son doux regard qui luit,
La fourmi s'avança: « Belle lune, dit-elle,
Dis-moi, sais-tu pourquoi tu n'es pas immortelle? »
La lune soupira: « Monte jusqu'au soleil,
Il est plus grand que moi, va guetter son réveil. »
Quand le jour fut venu: « Soleil dit la fourmi,
Pourquoi faut-il mourir? On est si bien ici. »
L'astre du jour pâlit: « Ah! demande à l'étoile!
Pour elle, elle si haut, le ciel n'a point de voile. »
Mais les astres brillants, à la voûte du ciel,
Dirent: « Demande à Dieu, lui seul est éternel! »

Bevaix, 2 juillet 1879.

dimanche 12 juillet 2020

Vladimir Maïakovski - La flute de vertèbres - extraits

PROLOGUE

En un toast
à vous toutes
qui m'avez plu et me plaisez
icônes bien gardées aux creux de L’âme,
comme une coupe je soulève mon crane
plein à ras bord de poésie.

 De plus en plus je me demande
s'il ne serait pas mieux
que je me mette d'une balle un point final.
Aujourd’hui
à tout hasard
je donne un concert d'adieu.

.... 

I

....

Je songe.
Mes pensées, caillots de sang, coagulent
et sourdent de mon crâne, épuisées.

Moi même
thaumaturge de toutes fêtes,
je n'ai personne avec qui
sortir et je n'ai plus qu'à m'écraser la tête
en tombant à la renverse contre les pierres du Nevski.

Et voici que je blasphémais
Je gueulais que Dieu n'existe pas.
Mais Dieu tira de l'abysse une femelle
Devant qui les montagnes blêmissent d'effroi
me la donna et ordonna :
Aime-la!

....

II

....

Peut-être que de ces jours
terribles comme des pointes de baïonnettes,
quand la barbe du temps aura blanchi d'émoi,
ne resterons en vie que toi et moi
lancé à ta poursuite de ville en ville.

 

....

III

J'oublierais l'année, le jour et l'heure.
Je m'enfermerais seul devant ma feuille.

....

Je sais que tu as déjà usé son amour
je devine l'ennui à de nombreux symptômes.
Viens te rajeunir dans mon âme.
Fait connaitre au cœur la fête du corps.

 

....

Mon amour comme l’apôtre des temps anciens
je le porterais par mille et mille chemins.
Une couronne est prête pour toi dans les siècles,
et dans la couronne de mes mots
forment un frissonant arc-en-ciel

...

Voleuse de mon âme
auquel tu as tout pris
tourment de mon âme en délire
reçoit ce présent, ma chérie
il se peut que je n'aie plus rien a dire.

Décorez en fête la date d’aujourd’hui
Qu'agisse
cette magie semblable au calvaire.
-Vous voyez-
je suis cloué sur le papier
avec le clou des vers.

Charles Vildrac - chant du désespéré

Au long des jours et des ans,
Je chante, je chante.

La chanson que je me chante
Elle est triste et gaie :
La vieille peine y sourit
Et la joie y pleure.

C'est la joie ivre et navrée
Des rameaux coupés,
Des rameaux en feuilles neuves
Qui ont chu dans l'eau ;

C'est la danse du flocon
Qui tournoie et tombe,
Remonte, rêve et s'abîme
Au désert de neige ;

C'est, dans un jardin d'été.
Le rire en pleurs d'un aveugle
Qui titube dans les fleurs ;

C'est une rumeur de fête
Ou des Jeux d'enfants
Qu'on entend du cimetière.

C'est la chanson pour toujours,
Poignante et légère,
Qu'étreint mais n'étrangle pas
L'âpre loi du monde ;

C'est la détresse éternelle,
C'est la volupté
D'aller comme un pèlerin
Plein de mort et plein d'amour !

Plein de mort et plein d'amour,
Je chante, je chante !

C'est ma chance et ma richesse
D'avoir dans mon coeur
Toujours brûlant et fidèle
Et prêt à jaillir ;

Ce blanc rayon qui poudroie
Sur toute souffrance ;
Ce cri de miséricorde
Sur chaque bonheur.

dimanche 5 juillet 2020

Jean Genet - Le condamné a mort (extrait)

Le vent qui roule un cœur sur le pavé des cours
Un ange qui sanglote accroché dans un arbre,
La colonne d'azur qu'entortille le marbre
Font ouvrir dans ma nuit des portes de secours.

Un pauvre oiseau qui meurt et le goût de la cendre
Le souvenir d'un œil endormi sur le mur,
Et ce poing douloureux qui menace l'azur
Font au creux de ma main ton visage descendre.

Ce visage plus dur et plus léger qu'un masque
Est plus lourd à ma main qu'au doigts du receleur
Le joyau qu'il empoche ; il est noyé de pleurs.
il est sombre et féroce, un bosquet vert le casque.

Ton visage est sévère : il est d'un pâtre grec
Il reste frémissant au creux de mes mains closes....

...

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou
Que ma main plus légère et grave qu'une veuve
Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve,
Laisse tes dent poser leur sourire de loup.

O viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne,
Arrive dans mes yeux qui seront morts demain.
Arrive, ouvre ma porte, apporte moi ta main.
Mène moi loin d'ici battre notre campagne.

...

Pardonnez moi mon Dieu parce que j'ai péché!
Les larmes de ma voix, ma fièvre, ma souffrance,
Le mal de m'envoler du beau pays de France,
N'est-ce assez mon seigneur pour aller me couche
Trébuchant d'espérance.

...

Je demande à la mort la paix, les longs sommeils,
Le chant des séraphins, leurs parfums, leur guirlandes,
Les angelots de laine en chaudes houppelandes
Et j'espère des nuit sans lunes ni soleil
Sur d'immobiles landes.

...

mercredi 1 juillet 2020

Louis Aragon - Fêtes Galantes

On voit des marquis sur des bicyclettes
On voit des marlous en cheval-jupon
On voit des morveux avec des voilettes
On voit les pompiers brûler les pompons

On voit des mots jetés à la voirie
On voit des mots élevés au pavois
On voit les pieds des enfants de Marie
On voit le dos des diseuses à voix

On voit des voitures à gazogène
On voit aussi des voitures à bras
On voit des lascars que les longs nez gênent
On voit des coïons de dix-huit carats

On voit ici ce que l’on voit ailleurs
On voit des demoiselles dévoyées
On voit des voyous On voit des voyeurs
On voit sous les ponts passer des noyés
 

mardi 30 juin 2020

Robert Desnos - Vaincre le jour

Vaincre le jour, vaincre la nuit,
Vaincre le temps qui colle à moi,
Tout ce silence, tout ce bruit,
Ma faim, mon destin, mon horrible froid.

Vaincre ce cœur, le mettre à nu,
Écraser ce corps plein de fables
Pour le plonger dans l’inconnu,
Dans l’insensible, dans l’impénétrable.

Briser enfin, jeter au noir
Des égouts ces vieilles idoles,
Convertir la haine en espoir,
En de saintes les mauvaises paroles.

Mais mon temps n’est-il pas perdu ?
Tu m’as pris tout le sang, Paris.
À ton cou je suis ce pendu,
Ce libertaire qui pleure et qui rit.

dimanche 28 juin 2020

Guillaume IX - Farai un vers de dreyt nien:

 

 

Farai un vers de dreyt nien:
Non er de mi ni d’autra gen,
Non er d’amor ni de joven,
Ni de ren au,
Qu’enans fo trobatz en durmen
Sobre chevau.

No sai en qual horà’m fuy natz:
No suy alegres ni iratz,
No suy estrayns ni sui privatz,
Ni no’n puesc au,
Qu’enaissi fuy de nueitz fadatz,
Sobr’un pueg au.

No sai qu’oram suy endurmitz
Ni quora’m velh, s’om no m’o ditz
Per pauc no m’es lo cor partitz
D’un dol corau;
E no m’o pretz una soritz,
Per sanh Marsau!

Malautz suy e cre mi murir,
E ren no’n sai mas quan n’aug dir;
Metge querrai al mieu albir
E no sai cau;
Bos metges er si’m pot guerir,
Mas non, si amau.

Amig’ ai ieu, no sai qui s’es,
Qu’anc non la vi, si m’ajut fes;
Ni’m fes que’m plassa ni que.m pes,
Ni no m’en cau,
Qu’anc non ac Norman ni Frances
Dins mon ostau.

Anc non la vi et am la fort,
Anc no n’aic dreyt ni no’m fes tort;
Quan non la vey, be m’en deport,
No’m pretz un jau,
Qu’ie’n gensor e bellazor,
E que mais vau.

Fag ai lo vers, no say de cuy;
Et trametrai lo a selhuy
Que lo’m trametra per autruy
Lay ves Anjau,
Que ‘m tramezes del siev estuy
La contraclau.

Je vais faire un poème sur le pur néant :
Ce ne sera pas sur moi ni sur d’autres gens,
Ce ne sera pas sur l’amour, sur la jeunesse,
Ni sur rien d’autre,
Il vient d’être trouvé tandis que je dormais
Sur mon cheval.

Je ne sais pas à quel heure je vins au jour :
Je ne suis ni allègre ni chagriné,
Je ne suis ni sauvage ni familier,
Et n’y puis rien :
Ainsi je fus de nuit doué par une fée
Sur un haut puy.

Je ne sais pas l’instant ou j’ai pris mon sommeil,
Ni l’instant ou je veille, à moins qu’on me le dise.
Peu s’en faut si mon cœur n’est pas parti
D’un deuil cruel ;
Mais voilà qui m’importe autant qu’une souris,
Par saint Martial !

Je suis malade et tremble de mourir,
Et je sais seulement ce que j’en entends dire ;
Un médecin je chercherai à mon plaisir,
Je n’en sais de pareil .
On est bon médecin quand on sait me guérir,
Non, si j’ai mal .

Une amie, j’en ai une, et je ne sais qui elle est,
Jamais je ne la vis, je le dis par ma foi ;
Elle ne m’a rien fait qui me plaise ou me pèse,
Ca m’est égal,
Car jamais il n’y eut ni Normand ni Français
Dans ma maison.

Jamais je ne la vis, pourtant je l’aime fort,
Jamais elle ne me fit un tort, ni mon droit,
Quand je ne la vois pas, m’en porté-je plus mal ?
Qu’importe un coq !
Car j’en connais une plus aimable et plus belle,
Et qui vaut mieux .

Je ne sais pas l’endroit ou elle est établie,
Si c’est dans la montagne ou si c’est dans la plaine ;
Je n’ose pas dire le tort qu’elle m’a fait

Mais il m’importe,
Et je suis affecté qu’elle demeure ici
Quand je m’en vais.

Je l’ai fait ce poème, et je ne sais sur qui ;
Et je vais le faire parvenir à celui
Qui me le fera parvenir par autrui
Là vers l’Anjou,
Pour qu’il me fasse parvenir de son étui
La contre-clé .

mardi 23 juin 2020

Paul Eluard - Courage

Paris a froid Paris a faim
Paris ne mange plus de marrons dans la rue
Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro
Plus de malheur encore est imposé aux pauvres
Et la sagesse et la folie
De Paris malheureux
C’est l’air pur c’est le feu
C’est la beauté c’est la bonté
De ses travailleurs affamés
Ne crie pas au secours Paris
Tu es vivant d’une vie sans égale
Et derrière la nudité
De ta pâleur de ta maigreur
Tout ce qui est humain se révèle en tes yeux
Paris ma belle ville
Fine comme une aiguille forte comme une épée
Ingénue et savante
Tu ne supportes pas l’injustice
Pour toi c’est le seul désordre
Tu vas te libérer Paris
Paris tremblant comme une étoile
Notre espoir survivant
Tu vas te libérer de la fatigue et de la boue
Frères ayons du courage
Nous qui ne sommes pas casqués
Ni bottés ni gantés ni bien élevés
Un rayon s’allume en nos veines
Notre lumière nous revient
Les meilleurs d’entre nous sont morts pour nous
Et voici que leur sang retrouve notre coeur
Et c’est de nouveau le matin un matin de Paris
La pointe de la délivrance
L’espace du printemps naissant
La force idiote a le dessous
Ces esclaves nos ennemis
S’ils ont compris
S’ils sont capables de comprendre
Vont se lever.

1942

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