dimanche 3 janvier 2021

Charles Baudelaire - N'importe où hors du monde

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

"Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d'habiter Lisbonne? Il doit y faire chaud, et tu t'y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l'eau; on dit qu'elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu'il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir!"

Mon âme ne répond pas.

"Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l'image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons?"

Mon âme reste muette.

"Batavia te sourirait peut-être davantage? Nous y trouverions d'ailleurs l'esprit de l'Europe marié à la beauté tropicale."

Pas un mot. - Mon âme serait-elle morte?

"En es-tu donc venue à ce point d'engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal? S'il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort.

- Je tiens notre affaire, pauvre âme! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l'extrême bout de la Baltique; encore plus loin de la vie, si c'est possible; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu'obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d'un feu d'artifice de l'Enfer!"

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: "N'importe où! n'importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde!"

 

samedi 2 janvier 2021

Henri Michaux - Le grand Combat

Il l’emparouille et l’endosque contre terre ;
Il le rague et le roupète jusqu’à son drâle ;
Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;
Il le tocarde et le marmine,
Le manage rape à ri et ripe à ra.
Enfin il l’écorcobalisse.

L’autre hésite, s’espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.
C’en sera bientôt fini de lui ;
Il se reprise et s’emmargine... mais en vain
Le cerceau tombe qui a tant roulé.
Abrah ! Abrah ! Abrah !
Le pied a failli !
Le bras a cassé !
Le sang a coulé !
Fouille, fouille, fouille,
Dans la marmite de son ventre est un grand secret
Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;
On s’étonne, on s’étonne, on s’étonne
Et on vous regarde
On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

samedi 26 septembre 2020

Pierre Reverdy - Tard dans la vie

Je suis dur
Je suis tendre
Et j'ai perdu mon temps
A rêver sans dormir
A dormir en marchant
Partout où j'ai passé
J'ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte caché au plus haut des entrailles
A la place ou la foudre a frappé trop souvent
Un coeur ou chaque mot a laissé son entaille
Et d'où ma vie s'égoutte au moindre mouvemen

vendredi 25 septembre 2020

Guillaume Apollinaire - zone

À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
 

Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette

Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C’est le beau lys que tous nous cultivons
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
C’est l’étoile à six branches
C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Pupille Christ de l’œil
Vingtième pupille des siècle il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux que
 

transporte la Sainte-Eucharistie
Ces prêtre qui montent éternellement élevant l’hostie
L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
A tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couple
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s’engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
 

Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté

Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré Cœur m’a inondé à Montmartre
Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
 

C’est toujours près de toi cette image qui passe

Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieux d’écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le cœur de la rose

Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques
 

Te voici à Marseille au milieu des Pastèques

Te voici à Coblence à l’hôtel du Géant

Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda

Tu es à Paris chez le juge d’instruction
Comme un criminel on te met en état d’arrestation

Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps
Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté

Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
 

Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Tu es la nuit dans un grand restaurant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey

Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées

J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu

Soleil cou coupé

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

lundi 20 juillet 2020

Jacques Prevert - Déjeuner du matin

Il a mis le café
Dans la tasse
Il a mis le lait
Dans la tasse de café
Il a mis le sucre
Dans le café au lait
Avec la petite cuiller
Il a tourné
Il a bu le café au lait
Et il a reposé la tasse
Sans me parler

Il a allumé
Une cigarette
Il a fait des ronds
Avec la fumée
Il a mis les cendres
Dans le cendrier
Sans me parler
Sans me regarder

Il s'est levé
Il a mis
Son chapeau sur sa tête
Il a mis son manteau de pluie
Parce qu'il pleuvait
Et il est parti
Sous la pluie
Sans une parole
Sans me regarder

jeudi 16 juillet 2020

Pétrarque - Sonnet XIII

Que de fois, tout en pleurs, fuyant le genre humain,
Et me fuyant moi-même en mon charmant asile,
J'inonde ma poitrine et l'herbe du chemin !
Que de fois mes soupirs troublent l'air immobile!

Que de fois, seul, en proie à mes rêves d'amour,
Au fond d'un bois épais et d'une grotte obscure,
Je cherche autour de moi cette femme si pure
Que me ravit la tombe où j'aspire à mon tour!

Tantôt elle s'élance en nymphe vaporeuse
Sur les flots argentés de la Sorgue écumeuse,
Et s'assied près de moi sur ses bords enchanteurs;

Tantôt, d'un pied léger, son image chérie,
Agite doucement les fleurs de la prairie,
Et semble à mon aspect prendre part à mes pleurs.

mercredi 15 juillet 2020

Saadi - Extrait du Jardin de roses - conte 21

Il y avait un homme, raconte-t-on, avait coutume de manger des quantité énormes de nourritures le soir, et ensuite il se tenir debout en prière jusqu’à l'aube.

Un Sage, entendant cela, fit remarquer : "si cet homme ne devait manger que la moitié d'un pain puis dormir, il serait meilleur qu'il n'est."

Evite l'excès alimentaire
Afin de pouvoir
Obtenir la lumière
Du savoir.

Tu es vide de sagesse
Parce que tu es plein
De nourriture épaisse
Au delà de ta faim.

mardi 14 juillet 2020

Marie de France - Les Dous Amanz

 

Jadis avint en Normendie
une aventure mult oïe
de dous enfanz ki s’entramerent,
par amur ambedui finerent.
Un lai en firent li Bretun :
des Dous Amanz reçut le nun.

Veritez est qu’en Neüstrie,
que nus apelum Normendie,
a un halt munt merveilles grant :
la sus gisent li dui enfant.
Pres de cel munt a une part
par grant cunseil e par esguart
une cité fist faire uns reis
ki esteit sire des Pistreis,
e des Pistreis la fist numer
e Pistre la fist apeler.
Tuz jurs a puis duré li nuns ;
uncore i a vile e maisuns.
Nus savum bien de la cuntree

Que li vals de Pistre est nomee.


Li reis ot une fille, bele
e mult curteise dameisele.
Fiz ne fille fors li n’aveit ;
forment ramout e cherisseit.
De riches humes fu requise,
ki volentiers l’eüssent prise ;
mes li reis ne la volt doner,
car ne s’en poeit consirer.
Li reis n’aveit altre retur :
pres de li esteit nuit e jur ;
cunfortez fu par la meschine,
puis que perdue ot la reïne.
Plusur a mal li aturnerent ;
li suen meïsme l’en blasmerent.
Quant il oï qu’um en parla,
mult fu dolenz, mult l’en pesa.
Cumença sei a purpenser
cument s’en purra delivrer
que nuls sa fille ne quesist.
E luinz e pres manda e dist :
ki sa fille voldreit aveir,
une chose seüst de veir :
sorti esteit e destiné,
desur le munt fors la cité
entre ses braz la portereit,
si que ne s’i reposereit.

Quant la nuvele en est seüe
e par la cuntree espandue,
asez plusur s’i asaierent,
ki nule rien n’i espleitierent.
Tels i ot ki tant s’esforçouent
que en mi le munt la portoënt,
ne poeient avant aler :
iloec l’estut laissier ester.
Lung tens remest cele a doner,
que nuls ne la volt demander.

 

El païs ot un damisel,
fiz a un cunte, gent e bel.
De bien faire pur aveir pris
sur tuz altres s’est entremis.
En la curt le rei conversot,
asez suvent i surjurnot ;
la fille le rei aama,
e meinte feiz l’araisuna
qu’ele s’amur li otriast
e par druërie l’amast.
Pur ceo que pruz fu e curteis
e que mult le preisot li reis,
li otria sa druërie,
e cil humblement l’en mercie.
Ensemble parlerent sovent
e s’entramerent leialment,
e celerent a lur poeir

 

qu’um nes peüst aparceveir.
La sufrance mult lur greva ;
mes li vaslez se purpensa,
que mielz en volt les mals sufrir
que trop haster e dunc faillir.
Mult fu pur li amer destreiz.
Puis avint si qu’a une feiz
qu’a s’amie vint li danzels,
ki tant esteit e pruz e bels,
sa pleinte li mustra e dist.
Anguissusement li requist
que s’en alast ensemble od lui,
ne poeit mes sufrir l’enui.
S’a sun pere la demandot,
il saveit bien que tant l’amot
que pas ne li voldreit doner,
se il ne la peüst porter
entre ses braz en sum le munt.
La damisele li respunt :
’Amis’, fait ele, ’jeo sai bien,
ne m’i porteriëz pur rien ;
n’estes mie si vertuus.
Se jo m’en vois ensemble od vus,
mis pere avreit e doel e ire,
ne vivreit mie senz martire.
Certes tant l’eim e si l’ai chier,
jeo nel voldreie curucier.

 

Altre cunseil vus estuet prendre,
kar cest ne vueil jeo pas entendre.
En Salerne ai une parente,
riche femme est, mult a grant rente.
Plus de trente anz i a esté ;
l’art de phisike a tant usé
que mult est saive de mescines.
Tant cunuist herbes e racines,
se vus a li volez aler
e mes letres od vus porter
e mustrer li vostre aventure,
ele en prendra cunseil e cure,
Tels letuaires vus durra
e tels beivres vus baillera,
que tut vus recunforterunt
e bone vertu vus durrunt.
Quant en cest païs revendrez,
a mun pere me requerrez.
Il vus en tendra pur enfant,
si vus dira le cuvenant
qu’a nul hume ne me durra,
ja nule peine n’i metra,
s’al munt ne me peüst porter
entre ses braz senz reposer ;
si li otriëz bonement,
que il ne puet estre altrement.’
Li vaslez oï la novele
e le cunseil a la pucele ;
mult en fu liez, si l’en mercie.
Cungié demandë a s’amie.

 

En sa cuntree en est alez.
Hastivement s’est aturnez
de riches dras e de deniers,
de palefreiz e de sumiers,
De ses humes les plus privez
a li danzels od sei menez.
A Salerne vait surjurner
a l’ante s’amie parler.
De sa part li duna un brief.
Quant el l’ot lit de chief en chief,
ensemble od li l’a retenu
tant que tut sun estre a seü.
Par mescines l’a enforcié.
Un tel beivre li a baillié,
ja ne sera tant travailliez
ne si ateinz ne si chargiez,
ne li refreschisse le cors,
neïs les vaines ne les os,
e qu’il nen ait tute vertu,
si tost cum il l’avra beü.
Puis le remeine en sun païs ;
le beivre a en un vessel mis.

Li damisels joius e liez,
quant ariere fu repairiez,

ne surjurna pas en sa terre.
Al rei ala sa fille querre,
qu’il li donast : il la prendreit,
en sum le munt la portereit.
Li reis ne l’en escundist mie ;
mes mult le tint a grant folie,
pur ceo qu’il ert de juefne eage ;
tant produme vaillant e sage
unt asaié icel afaire,
ki n’en porent a nul chief traire.
Terme li a numé e mis.
Ses humes mande e ses amis
e tuz cels qu’il poeit aveir ;
n’en i laissa nul remaneir.
Pur sa fille e pur le vaslet,
ki en aventure se met
de li porter en sum le munt,
de tutes parz venu i sunt.
La dameisele s’aturna ;
mult se destreinst, mult jeüna
en sun mangier pur alegier,
qu’a sun ami voleit aidier.
Al jur quant tuit furent venu,
li damisels primiers i fu ;
sun beivre n’i ublia mie.
Devers Seigne en la praerie
en la grant gent tute asemblee
li reis a sa fille menee.
N’ot drap vestu fors la chemise.
Entre ses braz l’aveit cil prise.

 

La fiolete od tut sun beivre
(bien set qu’el nel volt pas deceivre)
en sa mein a porter li baille ;
mes jo criem que poi ne li vaille,
kar n’ot en lui point de mesure.
Od li s’en vait grant aleüre ;
le munt munta des i qu’en mi.
Pur la joie qu’il ot de li,
de sun beivre ne li membra ;
ele senti qu’il alassa.
’Amis’, fet ele, ’kar bevez !
Jeo sai bien que vus alassez.
Si recuvrez vostre vertu ! ’
Li damisels a respundu :
’Bele, jo sent tut fort mun quer !
Ne m’arestereie a nul fuer
si lungement que jeo beüsse,
pur quei treis pas aler peüsse.
Ceste genz nus escriëreient,
de lur noise m’esturdireient ;
tost me purreient desturber.
Jo ne vueil pas ci arester.’
Quant les dous parz fu muntez sus,
pur un petit qu’il ne chiet jus.
Sovent li prie la meschine :
’Amis, bevez vostre mescine ! ’
Ja ne la volt oïr ne creire,
A grant anguisse od tut li eire.
Sur le munt vint, tant se greva,
iluec cheï, puis ne leva :
li quers del ventre s’en parti.
La pucele vit sun ami,

quida qu’il fust en pasmeisuns.
Lez lui se met en genuilluns,
Sun beivre li voleit doner ;
mes il ne pout a li parler.
Issi murut cum jeo vus di.
Ele le pleint a mult halt cri.
Puis a geté e espandu
le vessel u li beivre fu.
Li munz en fu bien arusez ;
mult en a esté amendez
tuz li païs e la cuntree :
meinte bone herbe i unt trovee,
ki del beivre aveient racine.

Or vus dirai de la meschine !
Puis que sun ami ot perdu,
unkes si dolente ne fu.
De lez lui se culche e estent,
entre ses braz l’estreint e prent,
suvent li baise e uiz e buche.
Li duels de lui al quer la tuche.
Ilec murut la dameisele,
ki tant ert pruz e sage e bele.
Li reis e cil kis atendeient,
quant unt veü qu’il ne veneient,
vunt aprés els, sis unt trovez.
Li reis chiet a terre pasmez ;
quant pot parler, grant duel demeine ;
issi firent la genz foreine.
Treis jurs les unt tenuz sur terre.
Sarcu de marbre firent querre.

les dous enfanz unt mis dedenz.
Par le cunseil de celes genz
desur le munt les enfuïrent,
e puis a tant se departirent.


Pur l’aventure des enfanz
a nun li munz des Dous Amanz.
Issi avint cum dit vus ai ;
li Bretun en firent un lai.

Traduction

Jadis dans la Normandie il arriva une aventure bien connue de deux jeunes gens qui s’aimaient d’amour tendre, et qui moururent des suites de leur passion. Les Bretons en ont fait un Lai, nommé le Lai des Deux Amants.

 

Dans la Neustrie que nous appelons aujourd’hui la Normandie, est une grande et haute montagne où sont déposés les restes de ces tendres victimes[1]. Près cette montagne le roi des Pistréiens fit élever la capitale de ses états, et lui donna le nom de Pistres. Cette ville existe encore de nos jours ; on y remarque le château, des maisons particulières, et la contrée est nommée la Vallée de Pistres.

 

Le roi avait une très-belle fille dont l’heureux caractère et les qualités aimables l’avaient consolé de la perte d’une épouse chérie. Sa fille croissait en âge comme en beauté ; les gens de sa maison et ses sujets murmuraient de ce qu’il ne songeait pas à la marier. Le roi fut instruit des plaintes de son peuple ; et malgré le chagrin qu’il ressentit de se séparer d’une personne aussi chère, pour ne mécontenter aucun des nombreux prétendants à la main de sa fille, il fit proclamer dans ses états que celui qui, sans se reposer, porterait la princesse sur le sommet de la montagne, deviendrait son gendre. Dès que cette nouvelle fut répandue, il se rendit de tous côtés une foule de jeunes gens qui essayèrent en vain de remplir la condition imposée, mais inutilement. Les uns allaient au quart du chemin, les autres à la moitié ; enfin, rebutés de l’inutilité de la tentative, ils retournèrent tous chez eux. En sorte que la difficulté de l’entreprise fut cause que personne ne demanda la belle demoiselle.

 

Dans le pays était un jeune homme, fils d’un comte, beau, bien fait et vaillant ; il résolut de tenter l’aventure et d’obtenir la main de la fille du prince. Ses biens étant situés dans le voisinage de la Vallée de Pistres, il venait souvent à la cour du roi, y séjournait même ; ayant vu la jeune personne, il ne tarda pas à l’aimer et à devenir éperdument amoureux. Il pria souvent cette belle de vouloir bien répondre à ses sentiments. L’amitié que portait le roi au jeune comte, sa valeur, sa courtoisie, décidèrent la demoiselle en sa faveur. Tous deux cachaient avec soin leur amour, et le dérobaient aux yeux de tous. Leur souffrance s’accroissait chaque jour, lorsque le comte envisageant l’excès de ses maux, ne voulant rien hâter pour ne pas se perdre, vint trouver sa belle et lui dit : Si vous m’aimez, tendre amie, suivez mes pas, allons dans une autre contrée ; si je vous demande à votre père, connaissant l’amitié qu’il a pour vous, j’obtiendrai un refus ou bien il exigera que je vous porte au sommet du mont. Cher amant, je n’ignore pas que vous n’aurez jamais assez de force pour me porter à l’endroit désigné. Mais, si je vous accompagne dans votre fuite, pensez, je vous prie, au chagrin et au désespoir de mon père, qui en mourrait de chagrin. Certes, je l’aime trop pour vouloir empoisonner ses dernières années. Cherchez un autre moyen, celui-ci ne peut me convenir.

 

Écoutez, j’ai une parente fort riche à Salerne. Pendant plus de trente ans qu’elle a demeuré dans cette ville, elle a étudié et pratiqué la médecine, science dans laquelle elle est fort habile. Elle connaît à fond les vertus et les propriétés des herbes et des racines ; vous vous rendrez près d’elle avec mes lettres ; vous lui expliquerez le sujet de votre voyage. Ma tante vous fournira des conseils et des remèdes. Elle vous donnera des potions et des liqueurs qui en réconfortant, doubleront vos forces et votre courage. Sitôt que vous serez de retour, vous me demanderez à mon père ; je sais qu’il ne manquera pas de vous répéter les conditions qu’il a mises pour m’obtenir, et qui sont de me porter sur le haut de la montagne sans se reposer.

 

Le comte enchanté du conseil, remercie sa belle et prend congé d’elle pour le mettre à exécution. Il retourne dans ses états, fait ses préparatifs et part. Il emmène avec lui une grande suite, composée de plusieurs de ses amis, puis des chevaux de luxe et des bagages. Sitôt son arrivée à Salerne, il se rend chez la tante de son amie, et lui remet les lettres de sa nièce. Après les avoir lues et s’être enquise de l’objet de son voyage, la vieille fait prendre au jeune homme des remèdes réconfortants ; et avant son départ, elle lui remet une liqueur qui dissipe la fatigue à l’instant qu’on l’a prise, et qui rafraîchit le corps, les veines, les os. Dès qu’il a reçu ce précieux breuvage, le comte tout joyeux se remet en route, arrive chez lui, et ne tarde pas à se rendre auprès du roi pour lui faire la demande de sa fille, et lui offrir de la porter à l’endroit convenu. Le roi le reçut fort bien ; mais il pensa que le comte faisait une folie, qu’il était beaucoup trop jeune, qu’il échouerait sans doute dans une entreprise où tant de forts et vaillants hommes n’avoient pas réussi. Le jour est pris où notre amoureux doit tenter l’aventure ; chacune des deux parties invite ses amis et ses hommes à venir en voir l’issue. La curiosité en avait amené de tous les côtés. La jeune personne s’étoit soumise à un jeûne sévère, pour alléger son amant. Enfin, au jour convenu, le comte arrive le premier au rendez-vous, et ne manqua pas d’apporter avec lui la précieuse liqueur. La foule était rassemblée dans la prairie devant la Seine. Le roi vient suivi de sa fille, qui n’avait qu’une seule chemise pour vêtement. Le comte la prend aussitôt entre ses bras, et lui remet le vase qui contenait la liqueur dont il croit pouvoir se passer. Il avait d’autant plus de tort qu’il monta avec rapidité la moitié de la montagne. La joie qu’il ressentit lui avait fait oublier le remède dont il devait faire usage. La demoiselle observant que son amant faiblissait et ralentissait le pas, lui dit : Mon ami, vous êtes las, buvez, je vous prie, le breuvage vous rendra tout votre courage. Non, ma belle, je me sens encore plein de vigueur, et pour toute chose au monde, je ne m’arrêterais pas. En buvant je serais forcé de ralentir ma marche. Tout ce peuple se mettrait à crier, à m’étourdir de ses huées ; ces cris me troubleraient et je ne pourrais peut-être pas continuer ma route. En arrivant aux deux tiers de la course, le comte faiblissait encore davantage, la jeune fille le prie à plusieurs reprises d’avaler la liqueur. Il ne veut rien en faire, il s’anime en voyant le but de la carrière ; mais il y touchait lorsqu’il tomba épuisé de fatigue. La demoiselle pensant que son amant se trouvait mal, se mit à genoux pour lui faire prendre la liqueur qui devait lui rendre les forces. Il était trop tard, le malheureux avait rendu le dernier soupir. Elle pousse un cri, répand des larmes, et jette loin d’elle la bouteille qui contenait le remède. Depuis ce temps les herbes qui en ont été arrosées, sont devenues célèbres par les guérisons qu’elles ont faites.

 

La princesse au désespoir se jette sur le corps de son ami, elle le serre dans ses bras, lui baise les yeux et la bouche, enfin la douleur la fait tomber à côté de son amant.

 

Ainsi mourut une jeune demoiselle qui tout-à-la-fois était vertueuse, belle et bonne. Le roi et toute l’assemblée ne voyant point reparaître les deux amants, prennent le parti de gravir la montagne. Témoin de cet horrible spectacle, le roi perd l’usage de ses sens et ne les recouvre que pour plaindre son malheureux sort, exhaler son chagrin, qui fut partagé par tout le peuple.

Trois jours après l’événement on fit construire un cercueil de marbre, où furent renfermés les corps des jeunes gens. D’après les conseils de plusieurs personnes, ils furent déposés sur le haut de la montagne. Le peuple ne se sépara qu’après cette triste cérémonie. Depuis cette malheureuse aventure, le lieu où elle se passa fut nommé le Mont des Deux Amants. Ainsi que j’en ai prévenu, les Bretons ont fait un Lai de cette histoire.

 

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