jeudi 24 novembre 2022

Aimé Césaire - Abime

il pensa à la logique des dents du marécage

il pensa au plomb fondu dans la gorge de la Chimère

il pensa à une morgue de becs dans le mouroir des coraux

il pensa à la prorogation sans limites à travers

les plages du temps

de la querelle séculaire

(le temps d'une éclipse d'âme il y eut en travers

de moi-même la passion d'un piton)

il pensa à un trottinement de souris dans le palais

d'une âme royale

il pensa à la voix de chiourme étranglée d'une chanson

puis par la halte sans âme d'un troupeau

à un isolât de limaces de mer coiffées de leur casque à

venin

ainsi

toute nostalgie

à l'abîme

roule

samedi 17 septembre 2022

Morice Benin - tait toi

lundi 7 mars 2022

Henri Michaux - chant de Mort

La fortune aux larges ailes, la fortune par erreur m'ayant emporté avec les autres vers son pays joyeux, tout à coup, mais tout à coup, comme je respirais heureux enfin,
d'infinis petits pétards dans l'atmosphère me dynamitèrent et puis des couteaux jaillissant de partout me lardèrent de coups, si bien que je retombai sur le sol dur de ma
patrie, à tout jamais la mienne maintenant.

La fortune aux ailes de paille, la fortune m'ayant élevé pour un instant au-dessus des angoisses et des gémissements, un groupe formé de mille, caché à la faveur
de ma distraction dans la poussière d'une haute montagne, un groupe fait à la lutte à mort depuis toujours, tout à coup nous étant tombé dessus comme un bolide, je
retombai sur le sol dur de mon passé, passé à tout jamais présent maintenant.

La fortune encore une fois, la fortune aux draps frais m'ayant recueilli avec douceur, comme je souriais à tous autour de moi, distribuant tout ce que je possédais, tout à coup,
pris par on ne sait quoi venu par en dessous et par-derrière, tout à coup, comme une poulie qui se décroche, je basculai, ce fut un saut immense, et je retombai sur le sol dur de
mon destin, destin à tout jamais le mien maintenant.

La fortune encore une fois, la fortune à la langue d'huile, ayant lavé mes blessures, la fortune comme un cheveu qu'on prend et qu'on tresserait avec les siens, m'ayant pris et
m'ayant uni indissolublement à elle, tout à coup comme déjà je trempais dans la joie, tout à coup la
Mort vint et dit : «
Il est temps.
Viens. »
La
Mort, à tout jamais la
Mort maintenant.

dimanche 6 mars 2022

Une vie une Oeuvre - Marguerite de Navarre

dimanche 27 février 2022

Poesie populaire mondiale - L’invasion tartare.


Par de là le fleuve, le feux éclairent :
Les Tartares partagent leur butin.
Ils ont mis le feu à notre village.
Ils ont pillé tout notre bien.
Ils m’ont tué ma vieille mère,
Ma bien aimée est prisonnière.
Les tambours battent dans le val.
On y mène abattre les gens.
La corde se tord autour de leur cou,
Les chaînes sonnent à leurs pieds.
Et moi, seul avec mes enfants.
Je suis les sentiers sûrs de la forêt.

a lire ici

 

dimanche 13 février 2022

Marina TSVETAÏEVA - émission Radio Libre - France Culture

A écouter sur une émission de France Culture consacré à la poétesse ardente russe.

dimanche 6 février 2022

Marianne Cohn - Je trahirais demain

Née à Mannheim en 1922, la jeune Marianne Cohn entre en résistance en 1941.

De septembre 1942 à janvier 1944, sous le pseudonyme de Colin, elle a pour tâche de faire passer des enfants juifs vers la Suisse.

Le 31 mai 1944, elle est arrêtée à Annemasse alors qu’elle a en charge une trentaine d’enfants et que seulement 200 mètres les séparent de la frontière suisse.

Malgré la torture, elle ne livre aucune information à la Gestapo et refuse la proposition d’évasion de son réseau par crainte des représailles sur les enfants.

Emmenée dans la nuit du 7 au 8 juillet 1944 par la Gestapo, elle est assassinée à coups de bottes et de pelles.

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Je trahirai demain pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles,
Je ne trahirai pas.

Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui,
Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,
Il ne faut pas moins d’une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.

Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
Pour mourir.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n’est pas pour le barreau,
La lime n’est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.

Aujourd’hui je n’ai rien à dire,
Je trahirai demain

samedi 5 février 2022

Jacques Prévert - Ane dormant

C'est un âne qui dort

Enfants, regardez-le dormir

Ne le réveillez pas

Ne lui faites pas de blagues

Quand il ne dort pas, il est très souvent malheureux.

Il ne mange pas tous les jours.

On oublie de lui donner à boire.

Et puis on tape dessus.

Regardez-le

Il est plus beau que les statues qu'on vous dit d'admirer et qui vous ennuient.

Il est vivant, il respire, confortablement installé dans son rêve.

Les grandes personnes disent que la poule rêve de grain et l'âne d'avoine.

Les grandes personnes disent ça pour dire quelque chose, elles feraient mieux de s'occuper de leurs rêves à elles de leurs petits cauchemars personnels.

Sur l'herbe à côté de sa tête, il y a deux plumes.
S'il les a vues avant de s'endormir il rêve peut-être qu'il est oiseau et qu'il vole.

Ou peut-être il rêve d'autre chose.
Par exemple qu'il est à l'école des garçons, caché dans l'armoire aux cartons à dessin.

Il y a un petit garçon qui ne sait pas faire son problème.

Alors le maître lui dit:

Vous êtes un âne,
Nicolas!

C'est désastreux pour
Nicolas.

Il va pleurer.

Mais l'âne sort de sa cachette

Le maître ne le voit pas.

Et l'âne fait le problème du petit garçon.

Le petit garçon va porter le problème au maître, et le maître dit :

C'est très bien,
Nicolas!

Alors l'âne et
Nicolas rient tout doucement aux éclats, mais le maître ne les entend pas.

Et si l'âne ne rêve pas ça

C'est qu'il rêve autre chose.

Tout ce qu'on peut savoir, c'est qu'il rêve.

Tout le monde rêve.

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