dimanche 19 mars 2023

Camille Mauclair - Question

 

 

Y a-t-il des saisons pour l’âme
Comme pour les feuilles et les femmes ?
— Sans doute, mon enfant, mon enfant.

Y a-t-il des oublis pour le cœur
Après la pire des rancœurs ?
— Dieu le permet, mon enfant, mon enfant.

Y a-t-il des pardons pour les amours
Qui imploreraient un retour ?
— Le caprice y consent parfois, mon enfant.

Mais y a-t-il des heures où l’on se voie
Soi-même en état de joie ?
— Jamais, jamais, mon enfant, mon enfant.

dimanche 5 février 2023

Emile Armand - Fierté

Ils sont une poignée, épars sur mainte route
Ceux qui n’ont pas voulu subsister en rampant ;
Et pourtant, tels qu’ils sont, le monde les redoute :
Il s’en détourne, à moins qu’il les mette à son ban.

Au banquet de la vie ils pouvaient prendre place,
Se tailler grasse part : certes, ils avaient en don
Plus que d’autres — et mieux — et la science et l’audace ;
Mais, faute de souplesse, ils ont répondu : « non »

Lorsque pour parvenir, il aurait fallu feindre…
Du festin dédaignant et convives et mets,
Fiers, ils s’en sont allés, le front haut sans le craindre,
À l’encontre du sort cruel qui les guettait.

N’importe qu’en leur chair les maux gravent leur trace,
Il suffit que leur vie accomplisse son cours,
Sans qu’ils aient — sourds à l’offre autant qu’à la menace —
Jamais brûlé d’encens devant les dieux du jour.

{Maison centrale de Nimes, 6 juin 1920.'

samedi 4 février 2023

Gerard Manset - Il voyage en solitaire

Il voyage en solitaire
Et nul ne l'oblige à se taire
Il chante la terre
Il chante la terre

Et c'est une vie sans mystère
Qui se passe de commentaire
Pendant des journées entières
Il chante la terre

Mais il est seul un jour
L'amour l'a quitté, s'en est allé
Faire un tour de l'autre côté
D'une ville où y avait pas de places pour se garer

Il voyage en solitaire
Et nul ne l'oblige à se taire
Il sait ce qu'il a à faire
Il chante la terre

Il reste le seul volontaire
Et puisqu'il n'a plus rien à faire
Plus fort qu'une armée entière
Il chante ma terre

Mais il est seul un jour
L'amour l'a quitté, s'en est allé
Faire un tour de l'autre côté
D'une ville où y avait pas de places pour se garer

Et voilà le miracle en somme
C'est lorsque sa chanson est bonne
Car c'est pour la joie qu'elle lui donne
Qu'il chante la terre

vendredi 3 février 2023

Pablo Neruda - Il meurt lentement

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux.Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnuIl meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les coeurs blessés

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant!
Risque-toi aujourd’hui!
Agis tout de suite!
Ne te laisse pas mourir lentement!
Ne te prive pas d’être heureux!

mercredi 1 février 2023

Pierre Reverdy - Reflux

Quand le sourire éclatant des façades déchire le décor fragile du matin ; quand l'horizon est encore plein du sommeil qui s'attarde, les rêves murmurant dans les ruisseaux des haies ; quand la nuit rassemble ses haillons pendus aux basses branches, je sors, je me prépare, je suis plus pâle et plus tremblant que cette page où aucun mot du sort n'était encore inscrit. Toute la distance de vous à moi — de la vie qui tressaille à la surface de ma main au sourire mortel de l'amour sur sa fin — chancelle, déchirée.

La distance parcourue d'une seule traite sans arrêt, dans les jours sans clarté et les nuits sans sommeil. Et ce soir, je voudrais d'un effort surhumain, secouer toute cette épaisseur de rouille — cette rouille affamée qui déforme mon coeur et me ronge les mains. Pourquoi rester si longtemps enseveli sous les décombres des jours et de la nuit, la poussière des ombres. Et pourquoi tant d’amour et pourquoi tant de haine. Un sang léger bouillonne à grandes vagues dans des vases de prix. Il court dans les fleuves du corps, donnant à la santé toutes les illusions de la victoire. Mais le voyageur exténué, ébloui, hypnotisé par les lueurs fascinantes des phares, dort debout, il ne résiste plus aux passes magnétiques de la mort. Ce soir je voudrais dépenser tout l’or de ma mémoire, déposer mes bagages trop lourds. Il n’y a plus devant mes yeux que le ciel nu, les murs de la prison qui enserrait ma tête, les pavés de la rue. Il faut remonter du plus bas de la mine, de la terre épaissie par l’humus du malheur, reprendre l’air dans les recoins les plus obscurs de la poitrine, pousser vers les hauteurs — où la glace étincelle de tous les feux croisés de l’incendie — où la neige ruisselle, le caractère dur, dans les tempêtes sans tendresse de l’égoïsme et les décisions tranchantes de l’esprit.

dimanche 29 janvier 2023

Jeanne. Perdriel Vaissière - Le chevalier au cygne

LE CHEVALIER AU CYGNE


Vous l’attendrez, vous l’attendrez, le Chevalier au cygne,
Celui que rêva votre adolescence en cheveux blonds,
Patientes ou tourmentées, vous l'attendrez.
Et sans l’avoir trouvé jamais, vous vieillirez !

Maintes fois vous aurez cru voir apparaître
Son front clair à quelque détour de voe années,
Et vous aurez couru, les mains ouvertes.
Et soulevées,
Car votre rêve opiniâtre est tout-puissant.
Sur vos lèvres haletantes,
Dans sa soif éternelle, l’âme tremble en suspens...

Vous l’attendez, vous l’attendez, le Chevalier au cygne,
Par le soleil et la joie vive des printemps,
Par les étés qui font vos désirs plus ardents,
Par la neige advenue un soir à vos fronts blancs,
Toujours, toujours...
Mais il n’est point.

— Si pourtant quelque jour, mes sœurs, si quelque jour,
Beau comme le malin, divin comme l’amour,
Vêtu de tout ce qu’en nous-mêmes
Les hommes n’ont jamais connu,
Rapide, invraisemblable, irradiant,
Il se dressait comme un miraculeux soleil,
Pleurez, mes sœurs, pleurez ! nouez en hâte
Le crêpe de la nuit sur votre cœur percé !...

L’insaisissable, le Chevalier au cygne,
Celui que toutes les femmes de la terre,
En silence et nostalgiquement, ont adoré,
Ne s’est jamais incarné pour une heure
Que dans les yeux de Ceux qui vont mourir.

samedi 28 janvier 2023

Jehan Rictus - L'hivers

Merd’ ! V’là l’Hiver et ses dur’tés,
V’là l’ moment de n’ pus s’ mett’ à poils :
V’là qu’ ceuss’ qui tienn’nt la queu’ d’ la poêle
Dans l’ Midi vont s’ carapater !

V’là l’ temps ousque jusqu’en Hanovre
Et d’ Gibraltar au cap Gris-Nez,
Les Borgeois, l’ soir, vont plaind’ les Pauvres
Au coin du feu… après dîner !

Et v’là l’ temps ousque dans la Presse,
Entre un ou deux lanc’ments d’ putains,
On va r’découvrir la Détresse,
La Purée et les Purotains !

Les jornaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne,
À côté d’artiqu’s festoyants
Vont êt’ pleins d’appels larmoyants,
Pleins d’ sanglots,.. à trois sous la ligne !

Merd’, v’là l’Hiver ! Le pègr' s’échine
À fabriquer les port’s-monnaie
Merd’, v’là l’Hiver ! Maam’ Sév’rine
Va rouvrir tous ses robinets !


C’ qui va s’en évader des larmes !
C’ qui va en couler d’ la pitié !
Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes
C’est un vrai commerce, un méquier !

Ah ! c’est qu’on est pas muff’ en France,
On n’ s’occup’ que des malheureux ;
Et dzimm et boum ! la Bienfaisance
Bat l’ tambour su’ les Ventres creux !

L’Hiver, les murs sont pleins d’affiches
Pour Fêt’s et Bals de charité,
Car pour nous s’courir, eul’ mond’ riche
Faut qu’y gambille à not’ santé !

Sûr que c’est grâce à la Misère
Qu’on rigol’ pendant la saison ;
Dam’ ! Faut qu’y viv’nt les rastaqoères
Et faut ben qu’y r’dor’nt leurs blasons !

Et faut ben qu’ ceux d’ la Politique
Y s’ gagn’nt eun’ popularité !
Or, pour ça, l’ moyen l’ pus pratique
C’est d’ chialer su’ la Pauvreté.

Moi, je m’ dirai : « Quiens, gn’a du bon ! »
L’ jour où j’ verrai les Socialisses
Avec leurs z’amis Royalisses
Tomber d’ faim dans l’ Palais-Bourbon.

Car tout l’ mond’ parl’ de Pauvreté
D’eun’ magnèr’ magnifique et ample,
Vrai de vrai y a d’ quoi en roter,
Mais personn’ veut prêcher d’exemple !

Ainsi, r’gardez les empoyés
(Ceux d’ l’Assistance évidemment)
Qui n’assist’nt qu’aux enterr’ments
Des Pauvr’s qui paient pas leur loyer !

Et pis contemplons les Artistes,
Peint’s, poèt’s ou écrivains,
Car ceuss qui font des sujets tristes
Nag’nt dans la gloire et les bons vins !

Pour euss, les Pauvr’s, c’est eun’ bath chose,
Un filon, eun’ mine à boulots ;
Ça s’ met en dram’s, en vers, en prose,
Et ça fait faire ed' chouett’s tableaux !

Oui, j’ai r’marqué, mais j’ai p’t’êt’ tort,
Qu’ les ceuss qui s’ font nos interprètes
En geignant su’ not’ triste sort
Se r’tir’nt tous après fortun’ faite !

Ainsi, t’nez, en littérature
Nous avons not’ Victor Hugo
Qui a tiré des mendigots
D’ quoi caser sa progéniture !

Oh ! c’ lui-là, vrai, à lui l’ pompon !
Quand j’ pens’ que, malgré ses meillons,
Y s’ fit ballader les rognons
Du bois d’ Boulogn’ au Panthéon

Dans l’ corbillard des « Misérables »
Enguirlandé d’Beni-Bouff’-Tout
Et d’ vieux birb’s à barb’s vénérables…
J’ai idé’ qu’y s’a foutu d’ nous

Et gn’y a pas qu’ lui : t’nez Jean Rich’pin
En plaignant les « Gueux » fit fortune.
F’ra rien chaud quand j’ bouffrai d’ son pain
Ou qu’y m’ laiss’ra l’taper d’eun’ thune.

Ben, en peintur’, gn’a z’un troupeau
Ed’ peint’s qui gagn’nt la forte somme
À nous peind’ pus tocs que nous sommes :
(Les poux aussi viv’nt de not’ peau !)

Allez ! tout c’ mond’ là s’ fait pas d’ bile,
C’est des bons typ’s, des rigolos,
Qui pinc’nt eun’ lyre à crocodiles
Faite ed’ nos trip’s et d’ nos boïaux !

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire,
Afin qu’ tout un chacun s’exerce,
Car si y gn’ aurait pus d’ misère
Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.

Ben, j’ vas vous dir’ mon sentiment :
C’est un peu trop d’hypocrisie,
Et plaindr’ les Pauvr’s assurément
Ça rapport’ pus qu’ la Poésie :

Je l’ prouv’, c’est du pain assuré ;
Et quant aux Pauvr’s, y n’ont qu’à s’ taire.
L’ jour où gn’en aurait pus su’ Terre,
Bien des gens s’raient dans la Purée !v

Mais Jésus mêm’ l’a promulgué,
Paraît qu’y aura toujours d’ la dèche
Et paraît qu’y a quèt’ chos’ qu’ empêche
Qu’un jour la Vie a soye pus gaie.

Soit — Mais, moi, j’ vas sortir d’ mon antre
Avec le Cœur et l’Estomac,
Pleins d’ soupirs… et d’ fumé’ d’ tabac.
(Gn’a pas d’ quoi fair’ la dans’ du ventre !)

J’en ai ma claqu’, moi, à la fin,
Des « P’tits Carnets » et des chroniques
Qu’on r’trouv’ dans les poch’s ironiques
Des gas qui s’ laiss’nt mourir de faim !

J’en ai soupé de n’ pas briffer
Et d’êt’ de ceuss’ assez… pantoufles
Pour infuser dans la mistoufle
Quand… gn’a des moyens d’ se r’biffer.

Gn’a trop longtemps que j’ me balade
La nuit, le jour, sans toit, sans rien ;
(L’excès même ed’ ma marmelade
A fait s’ trotter mon Ang’ gardien !)

(Oh ! il a bien fait d’ me plaquer :
Toujours d’ la faim, du froid, d’ la fange,
Toujours dehors, gn’a d’ quoi claquer ;
Faut pas y en vouloir à c’t’ Ange !)

Eh donc ! tout seul, j’ lèv’ mon drapeau ;
Va falloir tâcher d’êt’ sincère
En disant l’ vrai coup d’ la Misère,
Au moins, j’aurai payé d’ ma peau !

Et souffrant pis qu’ les malheureux
Parc’ que pus sensible et nerveux
Je peux pas m’ faire à supporter
Mes douleurs et ma Pauvreté.

Au lieu de plaind’ les Purotains
J’ m’en vas m’ foute à les engueuler,
Ou mieux les fair’ débagouler,
Histoir’ d’embêter les Rupins.

Oh ! ça n’ s’ra pas comm’ les vidés
Qui, bien nourris, parl’nt de nos loques.
Ah ! faut qu’ j’écriv’ mes « Soliloques » ;
Moi aussi, j’en ai des Idées !

Je veux pus êt’ des Écrasés,
D’ la Muffleri’ contemporaine ;
J’ vas dir’ les maux, les pleurs, les haines
D’ ceuss’ qui s’appell’nt « Civilisés » !

Et au milieu d’ leur balthasar
J’ vas surgir, moi (comm’ par hasard)
Et fair’ luire aux yeux effarés
Mon p’tit « Mané, Thécel, Pharès » !


Et qu’on m’ tue ou qu’ j’aille en prison,
J’ m’en fous, je n’ connais pus d’ contraintes :
J’ suis l’Homm’ Modern’, qui pouss’ sa plainte,
Et vous savez ben qu’ j’ai raison !

(extrait des "Soliloques du pauvre"

vendredi 20 janvier 2023

Paul Eluard - Couvre-Feu.


Que voulez-vous la porte était gardée

Que voulez-vous nous étions enfermés

Que voulez-vous la rue était barrée

Que voulez-vous la ville était matée

Que voulez-vous elle était affamée

Que voulez-vous nous étions désarmés

Que voulez-vous la nuit était tombée

Que voulez-vous nous nous sommes aimés.

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