
Sous la lune au croissant pâle,
Dans les landes de Carnac,
Immobiles comme un lac,
Un chant sourd, coupé d’un râle,
Résonne lugubrement :
C’est l’hymne sacré du druide.
Le poignard luit comme un fluide,
Comme un éclair inclément.
Il a frappé la victime,
Le Romain Talésinus,
Dont les aïeux à Brennus
Prirent la dépouille opime.
Étendu sur le dolmen,
Pour Teutatès les eubages
L’avaient oint des saints herbages
De verveine et de lichen.
Il est nu. Les vierges blondes,
Les druidesses aux yeux bleus,
Devant ce corps musculeux
Sont folles et furibondes,
En songeant que les vautours
Tremperont leur bec fétide
Dans cette gorge splendide
Que convoitent les amours.
Avec les bardes féroces,
Elles acclament sa mort,
Mais ce n’est point sans remord,
Sans des tortures atroces.
Si les blêmes séramis,
Sacrificateurs farouches,
Ne couvaient de regards louches
Leurs fronts pâles comme un lis,
Elles mettraient sur ses lèvres,
D’un seul bond impétueux,
Un baiser voluptueux,
Plein de désirs et de fièvres ;
Et tu voudrais, ô Romain !
Mourir deux fois au lieu d’une
Sous le croissant de la lune
Dans ce sacrifice humain !
Il expire. De ses plaies,
Larges comme les sillons,
Le sang s’échappe à bouillons
Et tache les blanches saies.
Puis, lentement dans la nuit
Se disperse le cortège.
Redoutant le sacrilège,
La vierge blonde s’enfuit.
Mais c’est en vain qu’elle aspire
Au sommeil, à son oubli…
Ô Romain déjà pâli !
C’est ton nom qu’elle soupire.
Et dans un sinistre hymen,
La mort suivant l’insomnie,
La druidesse est réunie
Au cadavre du dolmen.
(Zigzags poétiques - 1877)
