Jaques Vaché - Lettre a A.B

Cher ami,

J'ai disparu de la circulation nantaise brusquement et m'en excuse — Mais M. le Ministre de la Guerre (comme ils disent) a trouvé indispensable ma présence au front dans un délai très bref... et j'ai dû m'exécuter.

Je suis attaché en qualité d'Interprète aux troupes britanniques — Situation assez acceptable en ce temps de guerre, étant traité comme officier — cheval, bagages variés et ordonnance — Je commence à sentir le Britannique (la laque, le thé et le tabac blond).

Mais tout de même, tout de même quelle vie ! Je n'ai (naturellement) personne à qui parler, pas de livres à lire et pas le temps de peindre — En somme redoutablement isolé — I say, Mr. the Interpreter — Will you... Pardon, la route pour ? Have a cigare, sir ? Train de ravitaillement, habitants, maire et billet de logement

— Un obus qui affirme et de la pluie, la pluie, la pluie — pluie — de la pluie — de la pluie — deux cents camions automobiles à la file, à la file — à la file.

En total, je suis repris du redoutable ennui (voir plus haut) des choses sans aucun intérêt. — Pour m'amuser — J'imagine — Les anglais sont en réalité des allemands, et suis au front avec eux... et pour eux — Je fume à coup sur un peu de « touffiane », cet officier « au service de Sa Majesté » va se transformer en androgyne ailé et danser la danse du vampire — en bavant du thé-au-lait — Et puis je vais me réveiller dans un lit connu et je vais aller décharger des bateaux...

Oh ! assez — assez ! et même trop — un complet noir, un pantalon à pli, des vernis corrects. Paris — étoffes rayées — pyjamas et livres non coupés — où vas-t-on ce soir ?... nostalgiques choses mortes avec l'Avant-guerre

— Et puis — quoi après ?? Nous allons rire, n'est-ce pas ? · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Oh ! assez ! assez, et même trop — Sydney, Melbourne — Vienne — New-York et retour — Hall d'Hôtel — paquebot verni, bulletin de bagage, Gérant d'Hôtel — Rastaquouères — et Retour.

Je m'ennuie, cher ami — vous voyez... mais je vous ennuie aussi et je m'arrête ici après réflection.

Rappelez-vous que j'ai (et je vous prie d'accepter cela) une bien bonne amitié pour vous — que je tuerai d'ailleurs — (sans scrupules peut-être) — après vous avoir dûment dévalisé de probabilités incertaines...

Je vous demande maintenant sérieusement de m'écrire...

Je salue le peuple polonais selon les rites et je vous donne le souvenir le meilleur de J. T. H.

P. S. — Je relis ma lettre, et la trouve — en somme — incohérente — et bien mal écrite — Je m'en excuse poliment. Dont acte.

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